Je ne voulais pas aller là mais, comme j’ai la couenne épaisse, je plonge
Ce calendrier, dont je ne donnerai pas l’adresse Internet, pour ne pas le faire circuler plus qu’il ne circule déjà, est un grand pas en arrière dans l’utilisation de l’image des femmes en publicité. On se croirait dans une machine à remonter le temps à la manière d’H.G. Wells, circa 1972.
C’est à cette épok que le Kapitaine Kapital s’est approprié le slogan hippie Faites l’amour pas la guerre pour le transformer en Faites l’amour ET faites du cash (à cette épok, on remplacait les C et les Qu par des K, comme dans Kébec). On assiste aujourd’hui au même phénomène du côté de la récupération des mouvements écologistes par Wal-Mart qui vend du bio; des produits de beauté dont le slogan est ‘L’intelligence des plantes’ (je vous jure que c’est vrai, je ne pourrais pas l’inventer, comme dans ‘ma tomate a un QI plus élevé que ton bleuet) et autres marchands de tapis qui ont flairé la bonne affaire qui se tapit dans la bonne conscience du bon peuple quand il veut faire les bons choix qui le feront se sentir bien en dedans.
Le féminisme nord américain, y compris celui du Québec, a toujours été préoccupé par la publicité à caractère sexuel. Il y a des raisons historiques à cela. Surtout chez les Américains. Ici, c’est plus difficile à comprendre, vu notre bataille avec l’Église. L’eau de l’aquarium féministe américain a toujours été filtrée par un certain puritanisme. On y échappe pas aux États-Unis. Ça fait partie de l’ADN de la nation. La séduction, le sexe, la quête de l’érotisme n’a jamais définit cette culture. Pendant que les Américains lisaient The Scarlet Letter, une histoire punitive de scandale adultère, les Français se délectaient des Liaisons dangereuses et les Anglais, délicieusement hypocrites, goûtaient aux descriptions des plaisirs de la chair avec Lady Chatterley. Nous, on ne lisait pas grand chose car presque tout, sauf la vie des saints, était à l’index. Mon confesseur au couvent d’Hochelaga nous répétait que Sainte Maria Goretti était la plus grande femme après la Vierge Marie car elle avait été béatifiée comme une martyre de la pureté.
Les féministes européennes ont toujours trouvé que le chasse aux sorcières porno un peu futile. Et hypocrite. Car on le sait, y’a pas plus sexualisée que la culture américaine. En France, on dévoile. Aux USA, on s’expose. Les Européennes se sont toujours plus rangée du côté de ces trois idées:
- Gérons les priorités. Il y a des luttes plus urgentes que la porno: l’inégalité des chances, des salaires, du pouvoir. La situation des femmes dans le monde musulman, les problèmes comme l’excision. L’accès aux soins de santé. Ne gaspillons pas nos forces vives.
- Le pouvoir règle tout. Si on règle la répartition du pouvoir, des aberrations comme l’utilisation du corps des femmes pour vendre de la bière va cesser. Or l’inverse n’est pas vrai.
- Ne pas se faire voler le discours. Attention à ce que le discours anti-porno n’attire des forces rétrogrades. Le féminisme n’a pas besoin d’alliés moralisateurs, de fondamentalistes religieux, de mollahs, de rabbins et de curés pour approuver nos démarches. Au contraire, méfions-nous.
Une pensée pour les féministes françaises, surtout celles qui viennent de l’immigration maghrébine, et se battent au PÉRIL DE LEUR VIE pour le droit de porter un t-shirt bédaine. Et que leur frères, leurs pères, leurs imams veulent recouvrir de la tête aux pieds. On est loin du calendrier Molson certes mais ce qui est jeu, c’est la liberté de la femme comme individu de faire les choix qui lui conviennent à elle.
Une parenthèse: Les mannequins qui posent pour cette campagne paient peut-être leurs études en médecine avec leurs cachets. C’est pas à moi de juger. Par contre, c’est mon droit et mon pouvoir de boire des produits Molson ou pas. Ou de dire à mon chum/fils/père: ‘Si ça entre ici, je m’en vais au dépanneur pour six mois’…
En filigrane, les féministes françaises, surtout, croient que l’érotisme, la séduction, même en public, fait partie de la nature humaine et que c’est pour cela que ça fait vendre des bidules. C’est une lutte inutile. Surtout à l’heure de l’Internet que l’on ne peut contrôler.
Et celles qui ne sont pas d’accord - pour ma part je trouve que les Françaises ont un peu dormi sur la switch pendant les années 80 et 90 avec des campagnes comme ‘demain j’enlève le haut’ - elles lancent des mouvements retentissants comme Les chiennes de garde. Et pointent efficacement du doigt ceux et celles qui insultent publiquement les femmes parce qu’elles sont des femmes, soit par le pub, soit par des paroles, soit par des gestes.
Mais ici, Marie-France Bazzo l’a bien dit chez Guy A., à part quelques égarées comme elle, Madame B., Hélène Pednault, votre humble servante, la gang de Châtelaine, Andrée Ruffo et quelques autres que je m’excuse d’oublier, les femmes ne tempêtent pas assez sur la place publique.
De retour aux féministes et à la pub sexiste.
La plupart des mouvements féministes québécoises ont adopté les positions américaines et non européennes sur la pub comme le calendrier Molson. Moi, je vacille. Ça serait plus facile de dire ‘Oui, c’est épouvantable!’ Je serais invitée sur tous les shows de télé et de radio. Mais rien n’est si simple. J’ai été élevée au son de ‘Y’a pas de solutions simples à des problèmes complexes.’
A la base de tout, je suis néo-libertaire. Je déteste qu’on me dise quoi faire, même si c’est pour mon bien. Une fois que l’être humain a un accès raisonnable à de l’information de qualité sur de multiples points de vues, j’estime qu’il est de son droit de décider par lui-même ce qui est bon pour lui - dans les limites imposées par un État de droit rigourement démocratique - sans avoir à subir un jugement public d’un point de vue moral, en premier lieu, la censure.
Je suis une féministe - modérée a écrit un jour Lysiane Gagnon à mon sujet et c’est vrai - et à ce titre, je suis surtout fière que les femmes aient arraché à un monde patriarcal et misogyne le droit de décider ce qui est bon pour elles comme individus, et pas seulement comme ‘Nous La Femme’. Si elle veulent se faire injecter du Botox en pleine connaissance de cause, qui suis-je pour les critiquer ? Même chose pour les filles qui veulent faire du cash avec leur corps. Je suis moins certaine pour la prostitution à cause du danger. Il y a plein de féministes pures et dures qui pensent que si ça tient pour l’avortement, ça tient pour la prostitution.
Je trouve détestable quand des femmes se mettent à juger d’autres femmes qui prennent des décisions non-conformes à la bonne morale de leur féminisme à elle: Chirurgie esthétique: mauvais. Sexe cochon: mauvais. Ne pas vouloir d’enfants: mauvais, etc etc etc.
Alors qu’est-ce que mon féminisme dit du calendrier Molson ?
Ne mènera pas au viol des petites filles dans les cours d’école, on se calme
Par contre, la preuve est faite même si tout le monde s’en doute depuis toujours:
Les brasseurs ont beau s’en défendre: cette pub vise des garçons qui n’ont pas nécessairement 18 ans et plus. Et seules des bittes molles de 30 ans et plus vont s’acheter de la Molson à cause du calendrier. Presque du Viagra !
C’est tata, c’est de la mauvaise pub mais je me range du côté des Européennes: il y a des choses bien plus urgentes dans l’agenda du féminisme. Ne gaspillons pas nos forces vives