
Lisez l’entrevue exclusive avec Simone de Beauvoir, réalisée par Châtelaine en 1964.
Simone, mon amie de jeunesse un peu oubliée. Je t’écris ce petit mot pour te dire merci. Te raconter aussi que certaines de tes soeurs divaguent un peu, surtout celles de l’institut d’études féministes qui porte ton nom, le Simone de Beauvoir Institute de l’université Concordia.
Je te raconterai.
Tout d’abord, des gros mercis. Tu es partout dans les journaux québécois ces-jours-ci parce que le 9 janvier c’était le 100e anniversaire de ta naissance. Je ne pense pas si souvent que cela à toi mais au fil des reportages, des témoignages, je suis allée me promener dans mes souvenirs. Et oui, je dois le dire, c’est toi qui a éveillé ma conscience de femme, qui a fait de moi une féministe. Et je te dis merci.
Même si ce mot aujourd’hui me rend inconfortable. Je t’expliquerai ça aussi.
Tu as dit ‘on ne naît pas femme, on le devient’. Je ne comprends toujours pas vraiment cette phrase mais je sais qu’on ne naît pas féministe, on le devient. Et puis on le devient un peu moins quelques fois.
Mais parlons de toi, de nous d’abord. Si nous nous sommes connues, c’est grâce à la soeur de mon chum, de mon grand amour de jeunesse. Hélène, son nom. Lui c’était André. On s’est tous perdus de vue. (Je ne me suis jamais remise des invectives antisémites de la femme d’André quand je lui ai annoncé ma conversion, il y a un bon 15 ans de cela.) Ça aussi faudrait que je te raconte un jour. Ben oui, je ne suis plus athée.
Hélène m’avait prêté Les mémoires d’une jeune fille rangée. Je n’avais jamais rien lu de tel. J’ai tout enfilé ensuite. Les romans: L’invitée, Le sang des autres, Les mandarins, ton prix Goncourt. Les essais: L’existentialisme et la sagesse des nations (Je faisais dans l’existentialisme néo-romantique: Sartre, Camus, St-Germain, le Café de Flore, les grands chandails noir de ma mère, les cafés viennois à l’Âtre, rue Saint-Denis, le dessin au fusain et la peinture à l’huile dans le sous-sol, les poèmes inspirés par Beaudelaire et Mallarmé, Chopin, George Sand, Juliette Gréco, Ferré, le ‘Che’. J’avais 16 ans et je trouvais cool cette idée que la vie n’avait pas de sens. C’est fou, hein, ce qui a abreuvé ma génération ? T’aurais pas aimé l’essai de Nancy Huston, Professeurs de désespoir. Moi, ça m’a replacé les idées.
Mais toi aussi tu m’a placé les idées, surtout quand j’ai lu Le deuxième sexe que tu as publié en 1949. Pour la première fois, je comprenais à la fois pourquoi les femmes dans l’histoire avaient été enchaînées et pourquoi je ressentais un malaise dans mon corps et dans ma tête de femme en devenir. Pourquoi ma mère n’avait pas eu le droit de travailler et qu’elle devait se contenter de faire du bénévolat pour la paroisse. Pourquoi aussi ma tante avait eu raison de quitter un mari violent dans les années 20 et ne s’était jamais remariée. Et pourquoi ma mère la vénérait d’avoir eu cette audace qui l’avait condamnée à travailler. Elle l’enviait de travailler !
J’ai compris que mon désir d’avoir une carrière et de ne pas avoir d’enfant étaient essentiels à ma libération en tant que femme. Et finalement, j’ai eu les deux: des enfants extraordinaires qui sont la plus grande réussite de ma vie et une carrière formidable qui est la deuxième plus grande réussite de ma vie. (Toi, tu n’as pas eu d’enfants. Je crois que tu aurais été une mère monoparentale formidable. )
Et quelque part entre les filles et mon travail, ma sobriété. Disons que j’ai un peu trop fréquenté les Paradis Artificiels du dénommé Baudelaire. C’est dur de tout vouloir. Il y a des fois où j’ai senti la nécessité d’oublier tout ce dont j’étais responsable. Oui, j’ai ramé mais je suis autonome. Libre. Épanouie. Heureuse pas mal tout le temps. Du moins maintenant. Comme je te dis, j’ai ramé fort. Il y avait une chose dont tu ne m’avais pas prévenue: la solitude qui trop souvent devient le lot de la femme qui réussit. Toi, tu endurais Sartre, ses absences, ses infidélités (tu ne t’es pas gênée non plus) mais moi, je ne peux pas. Je veux un homme entier, tout à moi. Ou rien.
Cela n’enlève rien au rôle que tes écrits ont joué dans ma vie de femme: tu m’as aidée à comprendre qu’être une femme ce n’est pas seulement le ménage, le lavage, les commissions, les enfants, le bonheur du mari et du fils. Comme les Greer, Steinem, Freidan l’ont fait plus tard pour les anglo-saxonnes.
Mais j’ai été choyée chez moi, le terreau était fertile: mon papa faisait le ménage le samedi avec maman. Les commissions le jeudi soir. Il n’avait pas un os de macho dans le corps. Sur son lit de mort, il m’a confié que son père ne le trouvait pas assez ‘viril’. Lui, ce grand gaillard de six pieds, policier militaire (les ‘tough’ de l’armée) avec les Fusiliers Mont-Royal pendant la 2e guerre mondiale. Un faible mon père ? Je ne sais pas. Mais sensible, ça oui, il l’était.
C’est vrai que maman aurait aimé travailler mais elle ne pouvait le faire - c’était l’époque, cela aurait été mal vu surtout pour la femme d’un commerçant en vue dans une petite ville. Je sais aujourd’hui que s’il était contre sa nomination au poste de marguillière de la paroisse (la première femme au Québec !), c’était pour la protéger des sarcasmes des notables du coin qui se moquaient d’elle parce qu’elle n’était pas, comme eux, avocats, notaires ou médecin.
Et lui, de son côté, endurait les sarcasmes qu’il récoltait des voisins en payant des voyages à ma mère à chaque année. Elle partait seule en Europe, avec sa soeur en Floride, parce que lui n’aimait pas voyager. Il préférait rester à la maison pour s’occuper de moi. Aujourd’hui je sais que cela était révolutionnaire dans le Québec des années 60.
Mon père souhaitait que je fasse carrière, que je sois autonome financièrement. Ma mère rêvait surtout de me voir mariée à un médecin ou à un avocat. Papa disait que je n’avais pas besoin d’un homme pour faire mon chemin dans la vie. Il savait que les choses s’amélioraient pour les femmes et il voulait que j’en profite. Il m’a encouragée jusqu’aux derniers jours de sa vie. Il était fier de moi. Maman l’aurait été elle aussi mais elle est morte quand j’avais 19 ans et elle, 56. Si jeune. Elle a eu le temps de connaître l’homme que j’allais marier mais elle était déçue: mon époux n’était pas un notable… mais elle aurait adoré mes filles.
Je te trouvais bien belle Simone, avec ton turban, ta peau translucide. Ta voix douce mais déterminée. Aujourd’hui on se moque de ton surnom, le Castor, mais je n’y voyais aucun double sens sexuel. Je trouvais tout ce qui était de Beauvoir, cool. Et te ressembler est devenue une obsession.
Jusqu’en Secondaire IV.
J’avais lu un essai sur ta relation de couple (je n’ose pas dire amoureuse) avec Sartre. J’étais outrée: comment avais-tu pu suivre cet homme misogyne aveuglément ? Je l’ai dit dans un travail de recherche et j’ai eu zéro.
Le prof, une femme, n’avait pas accepté que je parle ainsi de toi. Comme on dit, ’so much’ pour la liberté des femmes… Mais je m’en suis remise.
Hier soir, je t’ai vue à la télé dans un grand reportage sur toi réalisé pendant les années 60 dont l’Église catholique du Québec avait fait interdire la diffusion. (L’Église par contre, n’avait pas interdit la grande entrevue que tu avais accordée à Châtelaine et que je ferai mettre en ligne cette semaine).
En visionnant ce document historique, j’ai compris bien des choses. Dont la plus importante pour moi: pourquoi le mot féminisme me rend incomfortable. Le mot, pas l’idée s’entend. Car je défendrai, comme toi, l’idée que les femmes sont les égales de l’homme dans leurs différences. Tu respirais la féminité - tu devais certainement accepter les différences.
En te regardant parler de la condition des femmes hier soir, j’entendais des expressions sorties d’un passé lointain: luttes de classe, bourgeoisie, structures du pouvoir. Nous sommes bien loin de ce vocabulaire aujourd’hui (les problèmes eux, existent toujours). Mais quand on me demande si je suis féministe aujourd’hui, c’est ce discours que j’entends. Le discours qui m’a formée, après tout, je suis une enfant de 68. Alors quand j’entends féminisme, mon cerveau se mets en marche: marxiste, marxiste-léniniste, communisme, socialisme, ses frères d’antan. Et je garde de ces années d’égarement le souvenir d’une fille un peu niaiseuse et naïve.
D’autres entendent ‘jambes poilues, aisselles en broussaille, bottes de construction, ponchos en terre cuite, seins en liberté sous des tuniques indiennes et sandales en macramé.’ Disons que le passé féministe est aussi encombré d’image étranges aux yeux des post-modernes que nous sommes.
Trop souvent aujourd’hui, celles qui ont été tes soeurs continuent de dire que tout est fragile, qu’on peut tout perdre, que les hommes peuvent bien s’arranger tout seuls avec leur malaise, que tout homme est un violeur ou un tueur en puissance (voir 6 décembre). Bref que oui, des choses ont changé mais si peu au fond. Ça, ça me hérisse. Elles blâment les jeunes de ne pas avoir suivi la voie que vous aviez défrichée pour les femmes.
C’est faux ! Je regarde les jeunes femmes d’aujourd’hui. Tout leur est ouvert. C’est vrai qu’on assiste depuis quelques années au retour de la pitoune et d’un certain regard romantique sur la mère au foyer. Je n’ai rien contre le fait qu’un parent soit parent à temps plein mais c’est si périlleux pour les femmes. Quand la moitié des mariages finissent en divorce, celles qui ont passé 2, 5 ou 10 ans à la maison sont des candidates de choix pour la pauvreté. C’est comme ça.
Mais en dépit de tout, tu serais fière de tes soeurs du Québec ! Bien plus émancipées même que les cousines françaises ! Chez nous, l’égalité des femmmes et des hommes a préséance sur la liberté de religion.
Mais ailleurs dans le monde, c’est encore trop souvent l’enfer sur terre pour la moitié de la population: les femmes. C’est là que le féminisme radical moderne doit oeuvrer. Il y a tant à faire.
Je te parlais plus tôt de l’Institut universitaire qui porte ton nom à Montréal. Je me demande ce que tu penserais de leur soutien à l’idée que les femmes musulmanes qui se couvrent la tête devraient être autorisées à porter leur hijab lorsqu’elles occupent un poste dans la fonction publique. Question de choix personnel, une victoire du féminisme.
Pendant ce temps, ton pays natal a rejetté avec force port de signes religieux dans la vie publique et à l’école.
J’ai longtemps pensé moi aussi que c’était une affaire de choix et mon coeur tend vers l’option libertaire mais ma tête, cet organe que tu nous as encouragées à utiliser, dit maintenant non. Dans l’intimité, dans la rue, pas d’interdit mais quand on représente l’État dans une société qui sépare l’État et l’Église, pas de signes ostentatoires.
(Et même ce choix personnel est discutable: à Toronto, dit-on, une jeune femme a été tuée par son père parce qu’elle refusait de porter le hijab. Et entachaît ainsi l’honneur de la famille. Un imam disait récemment: ‘le hijab est obligatoire mais les femmes sont libres de le porter…’)
L’Institut Simone de Beauvoir n’est pas d’accord avec la position de la France et ni avec la majorité des féministes québécoises francophones. Pourtant, j’ai tant de facilité à t’imaginer de notre bord sur cette question. Si tu étais croyante, je te dirais ‘va leur pincer les orteils la nuit’ mais tu ne croyais pas à la vie éternelle. Alors tu ne m’entends pas… et moi, je ne crois pas aux fantômes.
Alors, avant d’avoir l’air franchement ridicule, je vais mettre fin à cette lettre vers l’au-delà.
Mais grâce à toi et à celles qui ont repris ton combat, j’ai pu aller au-delà de ce que ma condition de femme m’aurait réservé si le féminisme n’avait pas existé.
Merci.