Ah ! la banlieue. Le mot, prononcé souvent sur un p’tit ton méprisant, ramène au «monde ordinaire», à la «classe moyenne». Et banlieusard (la terminaison en ard, c’est péjoratif…), ça fait ringard, un peu en retard. La réalité, c’est pas ça, bien sûr, les gens sont les gens, où qu’ils soient.
Il y a longtemps longtemps, avant même la formation du français, le mot ban est venu avec les invasions germaniques. Il signifait «proclamation», celle du suzerain, du seigneur, essentiellement en ce qui concernait l’administration du domaine et la levée des troupes. Du côté de l’administration, ça nous a donné la publication des bans, lors d’un mariage, abandonner, c’est-à-dire s’en remettre au pouvoir, et banal – c’est ainsi qu’on nommait le moulin que le seigneur mettait à la disposition de tous, en somme c’était le moulin «commun», d’où aujourd’hui le sens de «banal». Du côté militaire, ban a donné la bannière, qui permettait de distinguer les troupes les unes des autres, la banderole et, passant du côté des toreros, les banderilles. Puis il s’est formé des troupes indépendantes, des bandes, qui faisaient la guerre de leur côté — par la bande. On les considérait comme des groupes de bandits, et ils transportaient leurs armes en diagonale sur la poitrine, en bandoulière.
Je vous entends penser : « Et «bander» ? Vous allez être déçus : je ne sais pas trop. Je sais qu’un mot francique, binda, le lien, a donné toute la famille de bande dans le sens de morceau de tissu étroit et long — bandeau, bandelette, bandage, bande d’enregistrement, bande dessinée, plate-bande et bander dans le sens de bander les yeux. Mais pourquoi bander s’est-il mis à signifier «tendre avec effort» comme dans bander son arc, puis bander tout court ? Sais pas. Désolée. Je n’ai peut-être pas assez cherché. Si quelqu’un trouve, qu’il nous en fasse part !
Tout ça pour vous parler d’un changement dans ma vie. Après 20 ans de campagne et 7 ans de ville, me voici l’étonnée propriétaire d’un cottage de banlieue. Dans le monde merveilleux du 450. Celui des tizoiseaux, des moyens qu’on n’a pas trop et des gros centres commerciaux. Du char essentiel pour la moindre emplette. Des voisins invisibles qui passent l’été à l’air climatisé. Des maisons toutes semblables comme les mots d’une même famille, toutes avec leurs hydrangées, leurs hostas, leurs places de stationnement, leur réverbère et leur boîte à journal.
Je vis dans un hameau, un îlot d’une vingtaine de maisons protégées, par des arbres, du boulevard, sa vue, ses sons et ses odeurs. Parfaitement tranquille. Parfaitement aéré. Parfaitement joli. Les enfants bien élevés ne se font entendre que la fin de semaine, et si peu, et encore. L’autobus passe à minute fixe. Les poubelles ne traînent jamais. Les pelouses sont écolos, l’air est vert, et la pluie, accueillie par les cris joyeux (mais discrets, tout de même) des tomates, sent le propre.
Eh ben, vous savez quoi ? J’aime assez ça. Quand j’ouvre les vénitiens, le matin, je vois ceci. Et quand je fais mon café, cela :

Photos:Math
Ça calme sa femme.
La ville, mon ancien quartier plein d’ados qui s’épivardaient jusqu’à la nuit, les maisons d’appartements déglinguées, les sirènes de police, mon balcon étroit bouillant de soleil me manquent. Le marché aussi. Le jeune pharmacien qui demandait de mes nouvelles, l’air content de me voir. Et l’asphalte, oui, même le gris troué de l’asphalte.
Mais ici y a le silence et la libre lumière. Le ciel large à souhait. Et à 3 km, le fleuve des dimanches, ses canards, ses îles et ses bateaux.
Photo:Math
Ça respire. Il faut croire que j’en étais rendue là. Ouais.