Archives de : janvier, 2008

Fret, net, sec

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J’ai terminé il y déjà quelques semaines La grande aventure de la langue française (Québec Amérique). J’avais promis de vous en parler. J’ai raté là une belle occasion de tourner sept fois ma langue avant d’ouvrir la bouche !

 

Comment en effet rendre compte brièvement d’un livre aussi touffu, qui vous trimballe de la Gaule d’avant les Romains au cœur de l’Afrique d’aujourd’hui, des salons des premiers académiciens parisiens aux coulisses de la Francophonie et du centre-ville de Maseru, au Lesotho, aux studios de TV5 ? Qui vous démontre, bilan de santé à l’appui, que le français n’est pas sur son lit de mort, bien au contraire. La thèse est ambitieuse : le français gardera son influence internationale, affirment les auteurs Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau, malgré la domination de l’anglais. Comment ? That is THE question, et ce livre est la réponse.

 

Je vous la résume : la survie du français passera par l’efficacité des mesures de protection d’une part, de rayonnement d’autre part. Il y a de la diplomatie là-dessous. Et des sous. Car il faut que la langue fasse vivre son homme. Je dirais même plutôt sa femme, puisque c’est par les femmes que la langue se transmet d’abord.

 

Bon. Ne vous fiez pas à mon résumé fret, net, sec. Le livre est passionnant, je vous jure. Et d’une clarté à faire rougir un laveur de vitres.

 

Cool

Je jauge l’intérêt qu’a eu pour moi un livre à la proportion de marques que j’y ai laissées. Ici j’ai battu des records. Mon pauvre exemplaire de La grande aventure est souligné, étoilé, fléché, cerclé, commenté… (Je vois se dresser sur leur tête les poils des partisans du livre «propre propre propre».) Cette habitude pas jolie m’a cependant permis de dresser une liste de Saviez-vous que… que je vous soumettrai dans les prochains jours. J’aime bien les Saviez-vous que… Si vous ne saviez pas, ils vous apprennent quelque chose. Si vous saviez, vous vous trouvez intelligent !

 

Un aperçu : Saviez-vous que les locuteurs français sont les champions toutes catégories de la norme ? Qu’ils adorent relever les erreurs de langage, s’interroger sur la justesse d’une expression, sur l’étymologie d’un nom ? Que pas une autre langue au monde ne fournit autant de linguistes amateurs ? Et que ce travers, ou cette caractéristique, comme vous voulez, c’est la faute à l’Académie française ?

 

 

Wink

L’écharpe

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Les bureaux de Châtelaine sont situés en plein centre-ville. En plein centre-consommation. Places Ville-Marie et Montreal Trust, centre Eaton, galeries Mont-Royal. Boutiques, magasins à rayons, comptoirs restaurants, pharmacies, librairies. Des dizaines et des dizaines de lieux où faire moi-même ma petite enquête sur la langue des commerces.

Or, en trois ans d’assiduité rue Sainte-Catherine entre Bleury et Atwater, c’est évident comme le zéro dans 101 : oui, les « Can I help you ?» sont devenus routiniers, en tout cas dans ce secteur de Montréal. Pas besoin de sondage ni d’étude pour se rendre compte de ça.

Peu avant Noël, je tombe amoureuse d’une écharpe bleue, dont l’étiquette est cependant disparue. «Combien ?» je demande à la jeune femme au comptoir. «Twenty nine ninety-nine» répond-elle avec une toute petite voix. «Pardon ?» je fais – façon d’insister gentiment et aussi parce que je ne suis pas sûre d’avoir compris le prix, elle a un fort accent étranger. Elle répète en me regardant avec des yeux vides. Je répète aussi ma question. Même réponse : «Twenty nine ninety-nine». J’ai envie de lui crier des bêtises. Mais la jeune fille m’attendrit. À l’évidence, elle n’est pas à l’aise, sans doute vient-elle d’arriver, on l’exploite sûrement, un petit job temporaire et mal payé, il faut comprendre, c’est Noël. L’écharpe est irrésistible. Et l’heure avance.

Je me tais. Je paie.

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Ai-je été «trop accommodante», comme dirait Pauline Marois ? Me suis-je laissé manger la laine sur le dos ? Aurais-je dû faire appeler le gérant ? Déposer une plainte ? Manifester dans la rue et le froid ? Réclamer la loi 195 ? Toutes ces réponses sans doute.

Mais j’aurais aussi pu sortir mon grand sourire : faire l’effort d’expliquer à la vendeuse dans mon boiteux mais charmant anglais qu’au Québec, c’est comme ça, on parle français dans les magasins. Quitte à sacrifier mon écharpe bleue.

 

Quand un commerçant constate que ses clients francophones s’écrasent, c’est pas la faute du commerçant, c’est celle du client. Quand un allophone n’arrive pas à balbutier son boniment en français, faut aller voir comment on a assuré sa francisation, comment on lui a présenté l’importance du français pour gagner sa vie ici.

 

Y a personne qui peut s’affirmer à ma place. La loi me soutiendra tant que je soutiendrai la loi. C’est à moi de choisir. La langue ou l’écharpe.

Le fleurdelysé a 60 ans aujourd’hui !

Glace et garçons

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Ce matin, j’hésitais. Vous raconter mon verglas de 1998 à moi, spectaculaire entre tous – nous vivions en plein champ, à la campagne, dans un rang perdu de Sainte-Marie-de-Monnoir, en plein cœur du triangle maudit. La désolation glacée à perte de vue, le fouillis étincelant de nos cent cinquante arbres tout cassés, les claquements de leurs branches quand elles tombaient, on aurait dit des coups de fusil. Le pin fendu, les bouleaux écorchés, l’érable centenaire ployant sous les glaçons. Pas d’électricité, pas d’eau, un départ précipité, l’incrédulité, les nuits dans un motel sale, la générosité de mon frérot, la chaleur humaine, l’inquiétude, la maladie de mon chéri couché des jours durant sur un matelas de fortune à même le sol, un super souper aux brochets sauvés in extremis du congélateur. Le retour espéré au bout de six semaines, puis l’effondrement : les plafonds qui pissent, la neige qu’on doit faire fondre dans des marmites pour avoir de l’eau, le violoncelle éventré par le froid, la lueur des chandelles perçant, sur les murs tachés, les ombres mouvantes, les assurances qui lésinent et bougonnent. Puis soudain les jours allongent, la vie reprend, bien verte. Le printemps recouvre tout ça sauf le souvenir. Celui-là, qui vous apprend la fragilité, vous sève encore dans les veines.

 

Érablière gravement endommagée après la tempête de verglas de janvier 1998 Photo : J.-P. Bérubé

J’hésitais, dis-je. Vous livrer quelques passages de ce bouquin assez génial, La grande aventure de la langue française, de Jean-Benoît Nadeau, que j’ai terminé la semaine dernière. Je le ferai dans les jours qui viennent. Pas demain, on est en bouclage au bureau, et ça, c’est obsessionnel: pas vraiment de plages pour respirer d’autre air ! Mais notre numéro de mars sera MAGNIFIQUE.

 

J’hésitais donc, hier soir. Puis ce matin, comme toujours au lever, je suis allée lire mes nouvelles en ligne et jeter un œil chez mes collègues blogueurs. Lise Ravary, ma sainte patronne à Châtelaine, parlait de Simone de Beauvoir. Inspirée, j’ai cessé d’hésiter : je ferais ce matin mon coming out.

Tatam! Oui, m’sieurs-dames, je suis féministe. Normal : je suis une fille, je ne peux pas ne pas être pro-filles, n’est-ce pas, sinon je me diluerais moi-même dans le rien du tout.

Mon propos sera court. J’en ai assez d’entendre dire que les féministes sont contre les hommes. C’est tout à fait nono de dire ça.

 

Parce que c’est le contraire ! Les féministes ont libéré les hommes en libérant les femmes. Elles les ont sortis du carcan millénaire des rôles dévolus du seul fait du sexe.

 

Sans doute les hommes avaient-ils plus que leurs compagnes la précieuse possibilité de se rebeller. Mais la plupart – je pense ici à nos pères et grands-pères – étaient, comme les femmes, pris dans l’engrenage des destins tout tracés. Mariages arrangés, professions obligées, sensibilité refoulée, créativité tuée dans l’œuf. Pourvoyeurs par définition, responsables par devoir, décideurs par décret divin, guerriers par la force et condamnés à la réussite.

 

Photo prise sur le site http://www.ecoles.cfwb.be/sfx2verviers/themes/garcons.jpg&imgrefurl

 

 

Aujourd’hui mes fils ont le droit d’être ce qu’ils sont. Des humains avant que des mâles. Ils ont le droit d’exprimer leur virilité dans sa fragilité comme dans sa force.

 

C’est la plus belle victoire des féministes.

 

Pluies 2

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Puisque parler de la pluie et du beau temps est notre sport national ; qu’après des semaines de froids fous, le temps, doux à faire peur (je souffre encore du syndrome du verglas 1998, moi, môssieur !) est à la pluie en plein janvier, je vous reviens sur le mot pluie.

 

Il pleut, il flotte, c’est la fête à la… marmotte ?

Qu’il pleuve ou qu’il flotte, comme disent familièrement les Français, les mots sont jumeaux, nés sous le même parapluie d’une même racine indo-européenne : pleu. Pleuvoir dérive du latin pluere, et flotter, du germanique flôd, (le p d’origine se modifie en f chez les Germains).

Vous voulez que je vous fasse un dessin ? Eh bien le voici. C’est si désennuyant de dessiner, les jours de pluie.

 

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À notre santé !

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«Que vous souhaiter en 2008 ?» À la question coutumière posée par Jean-René Dufort (Infoman du 31 décembre), des soldats en Afghanistan ont répondu : «La santé.» Nous avons tous entendu : «La vie sauve»… Euphémisme ironique autant qu’émouvant.

 

 

Vous avez remarqué ? «La santé», c’est le souhait le plus fréquent, au jour de l’An. Tout le monde se l’arrache. Santé, c’est le mot magique, la clé qui ouvre le coffre au trésor. La santé, c’est le paradis avant la fin de nos jours. Je nous la souhaite donc de tout mon cœur.

 

Mais qu’en ferions-nous de cette santé étincelante ? Souriant de toutes nos dents bien blanches, pétants d’énergie, la forme totale exposée aux quatre vents, jeunes à jamais, où irions-nous ? Que bâtirions-nous ? Qu’ossa donnerait, la santé ? De pouvoir travailler plus fort, plus d’heures par semaine, plus d’années pour gagner plus de sous ?

 

Je préfère qu’on me souhaite la richesse tout de suite.

 

Riche, je me l’offrirai, la santé ! D’abord je me nourrirai tout bio, je ne m’occuperai qu’à des tâches agréables comme sortir au ciné, magasiner, prendre le thé et me faire coiffer, et j’aurai une chorale de psy (chologues, chiatres et autres chanalystes) pour soigner mes angoisses.

 

Chaque saison,  pôvre petite chose, j’irai me faire remonter la santé dans des cliniques chics perchées dans des alpes fraîches ou bien ouvertes sur des mers vertes — en tout cas nichées dans un paysage hautement régénératif — avec, à mon strict service, une armada de docteurs chers – des logues, des istes, des pathes et des rurgiens –, un comité de pharmaciens imaginatifs, des masseurs imposants, des diététistes gourmandes, des infirmières toutes roses et, pour mon bien-être intérieur, un jeune secrétaire à la voix profonde qui me ferait chaque jour la lecture.

 

Oui, avec des sous, messieurs-dames, je me l’arrangerai, la santé. Y a beaucoup beaucoup beaucoup de richezés qui voient très bien ce que je veux dire. Et toutes les statistiques le prouvent : la principale cause de maladie, c’est la pauvreté.

 

 

Ah ! dites-vous, petits malins, il y a des affections terribles, dégénératives, contre lesquelles la science ni l’argent ne peuvent rien encore. C’est vrai. Mais s’il me fallait mourir d’Alzheimer, comme maman, ou de sclérose latérale amyotrophique, comme beau-papa, ne serais-je pas un peu moins désespérée d’avoir à ma disposition les appareils, le personnel et les soins spécialisés pour soulager ma douleur ? Et de la beauté devant les yeux pour masquer un peu l’horreur ?  Je paraphrase Deschamps : mieux vaut mourir riche et bien soigné que pauvre et abandonné.

 

Une fois remise sur pied et toujours richissime, je m’occuperai de la santé des autres. Je ferai creuser des puits et irriguer des terres, assainir l’air, les eaux et les cultures, protéger les ressources. Je ferai travailler des chercheurs, distribuer leurs remèdes et leurs vaccins. Je ferai nourrir et instruire des enfants, informer des adultes et leur donner du travail, ouvrir des maternités, monter des équipes de soins à domicile, nourrir les déplacés, améliorer partout les conditions de santé et de sécurité.

 

Je ferai empêcher les guerres. Je ferai adoucir la mort.

 

L’argent peut tout ça. Encore faut-il y mettre la volonté. Je l’aurai. Comme Bill (Gates).

Enfin, la santé étant rentable à toutes les échelles, je deviendrai plus riche encore. Donc, vous serez encore plus en santé. Et puisque vous avez l’air d’y tenir, vous pourrez travailler bien fort jusqu’à cent ans.

 

En attendant, bonne année et bonne santé. Parce que demain matin, travailleurs de l’ombre, nous allons tous en avoir bien besoin!