Archives de : octobre, 2007

Le baptême du cardinal

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Je n’en revenais pas.

Hier, un peu avant dix-huit heures. À peine avais-je refermé la portière qu’une voix ferme, amplifiée par la radio de la voiture, m’interpellait:

« Québec, qu’as-tu fait de ton baptême ? »

J’ai sursauté: « Seigneur, c’est Vous? Vous, sorti tout droit des peurs de ma petite enfance?»

Un coup de klaxon venu de l’arrière m’a ramenée sur l’avenue McGill College.

Fiou. Ce n’était pas le Seigneur, mais seulement un cardinal, un sous-seigneur, un monseigneur. Marc Ouellet de Québec. Venu témoigner devant la Commission Bouchard-Taylor «qu’un renforcement de la foi catholique pourrait régler les tensions liées à l’immigration en rendant les Québécois plus tolérants envers les autres religions». Solution sans doute hautement inspirée. Tout de même, on aimerait bien entendre les souvenirs des juifs, des protestants et des amérindiens à propos de la tolérance des catholiques d’ici.

Armoiries du cardinal Ouellet

Il reste que vous avez posé une question, éminente Éminence. Quoique byzantine et sibylline, je lui ai peut-être trouvé une réponse.

« Québec, qu’as-tu fait de ton baptême ? »

Un juron, Votre cardinal. Un juron.

En fait, selon mon vieux Guide raisonné des jurons de Jean-Pierre Pichette (1980, avec une préface du père Benoît Lacroix, alors au Centre d’études des religions populaires), Baptême aurait été chez nous le plus utilisé de tous les jurons. (Peut-être s’tie l’a-t-il aujourd’hui détrôné ?) Commun à toutes les régions du Québec, Baptême a aussi été relevé chez les Franco-Américains et existait déjà en ancien français. Tellement fréquent qu’il a produit son verbe : baptêmer, c’est-à-dire jurer à tout propos et un nominatif, baptêmeux, synonyme de sacreur. Baptiser quelqu’un, c’est l’accabler de jurons.

Par crainte des feux de l’enfer autant que par humour, les prolifiques Québécois ont donné à Baptême, d’un village à l’autre, une foule de bébés : bacarnac, baccatème, baccatinse, bagatème, bagatinse, baguertac, barêche, barège, batache, batanvisse, batarnac, batêche, batège, batescouine, batinche, batinde, batinge, batinse, batoche, batome, batouche, battaclinse, blagatème, blacatinse, butem, siblème et tabatèche. Et même le discret b.

Mon papa, qui ne sacrait jamais, a tout de même laissé échapper, un jour de grande frustration, un seul et retentissant «Baptême!!!».

La maison en fut ébranlée. La maisonnée itou.

Génétique

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Pierre-Emmanuel, 8 ans, répond, quand on lui demande, en pointant le mont Beloeil :

«Te souviens-tu du nom de la montagne, là-bas?
– Oui, c’est le mont Lunettes.»

Vingt-cinq ans plus tard William, 8 ans, raconte à qui veut l’entendre qu’il a mangé du corbeau chez grand-papa.

«Ou peut-être que c’était de la corneille, j’suis pas sûr.»

Vérification faite, William avait mangé une caille.

Pierre-Emmanuel est le papa de William, on l’aura deviné.

Le rapport aux mots, c’est génétique!

Pluies 1

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Puisqu’il mouille, me dis-je en me levant dans le noir ce matin, parlons de la pluie.

Il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille.

Dans le vieux Dictionnaire général de la langue française au Canada de Louis-Alexandre Bélisle (édition 1954) de ma mère, il mouille «à verse, à boire debout, à siau». Mais quand j’étais petite fille, pas question de dire «il mouille» : aux oreilles de maman, c’était mal parler.

 

J’ai fait une découverte agréable en cherchant «il mouille» dans Internet. Je suis tombée sur le Glossaire acadien de Pascal Poirier, publié au début du XXe siècle :

 

MOUILLER. Pleuvoir. Le mot pleuvoir est compris, mais jamais employé dans le parler des Acadiens. C’est mouiller que nous disons et que disent les paysans du centre de la France et ceux du Canada. «Vous voulez m’apprendre qu’il pleut… Dites: Il pleut et non: Il mouille». (LA BRUYÈRE, 1645-1696).

 

Maman aurait été fière d’apprendre que monsieur de La Bruyère soi-même n’aimait pas qu’on dise «il mouille»!

Lui, ci-dessus, c’est Pascal Poirier, l’auteur du glossaire en question, et d’autres importants ouvrages sur l’Acadie. Un savant et puissant monsieur (1852-1933), l’une des figures marquantes de l’histoire d’Acadie. Tapez simplement son nom dans Google, pages Canada. Rien que sur la première page, vous le trouverez, lui, sa bio, son dictionnaire complet — c’est tellement génial, ces vieux livres reproduits dans Internet! — sa très jolie maison à Shediac (ouverte aux visiteurs et que vous avez peut-être vue?); aussi plein d’autres charmants messieurs à moustaches qui ont fait l’histoire de l’Acadie francophone.

Impersonnel

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Il fait beau. Il vente. Il neige. Il fait froid. On connaît le «il», on sait qui c’est : c’est la nature avec son grand Enne (j’ai connu des féministes qui disaient d’ailleurs, mi-sérieusement mi-plaisamment, elle pleut, elle tonne).

Ou c’est Dieu soi-même si on croit qu’Il y est pour quelque chose.

Mais quand on me dit : il faut, il paraît, il semble que… c’est qui, cet «il» ? L’autorité ? La coutume ? La rumeur ? Les autres ? Quels autres ?

Et pourquoi faut-il, semble-t-il ou paraît-il ? À qui ça sert, et à quoi, qu’il faille, qu’il semble ou qu’il paraisse?

J’essaie chaque fois de répondre à ces questions avant de donner ou non de l’importance à des il faut, il semble ou il paraît.

Parce que sous le pronom impersonnel, y a souvent une personne qui se cache.

Mieux vaut savoir qui c’est, vous ne trouvez pas ?

Oh! Boys

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Je vais ce matin vous faire un terrible aveu : j’aime écouter Les Boys le lundi soir. Je ne connais pas tous les détails de leurs péripéties ou de leur vie, même que j’hésite quant à leurs prénoms, donc pas de Tous pour un – les Boys pour moi ! J’ai vu les films : je n’ai pas particulièrement aimé. Je ne suis pas fan de hockey, même s’il s’agit du seul sport dont je connaisse à peu près les règles.

 

Les personnages, alors ? Des paumés pathétiques, des rêveurs invétérés, des tout croches malhabiles et parfois méchants, toujours ignorants. Pas fort fort. Ils ne me rappellent personne que j’aurais aimé dans ma petite enfance. Ils ne sont ni beaux ni subtils. Ils donnent une image pas très reluisante du Québécois ordinaire (incidemment, il n’est sûrement pas dans l’intention du producteur et de sa dizaine d’auteurs de faire oeuvre ethno-socio-psycho-logique). M’en fiche. Je les zâîme.

 

C’est leur accent.

 

Photo Radio-Canada

Car autant je suis effarée, fâchée, désolée, découragée quand j’entends personnalités vedettes, animateurs, intervieweurs et, pire, journalistes s’exprimer n’importe comment dans les médias, autant, dans leur contexte précis, je me réjouis d’écouter parler les Boys.

 

Oui, c’est plein d’anglicismes – ah ! l’horrible «dans mon livre à moi» de Stan. Oui, on perd des mots. Oui, c’est relâché. Oui, c’est assez vulgaire, commun à tout le moins.

 

Mais c’est vif, c’est rugueux, c’est rond, c’est imaginatif, c’est sonore, ça déboule, c’est ludique. Les Boys parlent comme ils jouent au hockey : avec beaucoup plus de conviction que de finesse. Bien sûr, c’est «trop». Et c’est pour ça que c’est drôle : ce regroupement improbable de toutes les caractéristiques de notre accent. Une anthologie sur glace.

 

Vous m’entendez bien : on n’est pas ici dans l’ordre du normatif, mais du descriptif. Dans l’ordre des faits, pas du jugement.

 

Si ça vous intéresse de connaître les particularités de notre accent, allez voir le chapitre 3, aux pages 317 à 330, de L’embarras des langues (Québec-Amérique), le livre de Jean-Claude Corbeil dont je vous ai parlé il y a quelques jours. C’est court, intéressant et facile d’approche, plus accessible que les références universitaires qu’on peut trouver par exemple dans Google.

 

Moi qui ai trippé à l’adolescence sur la langue de Claudel (eh oui !), peut-être qu’aujourd’hui j’ose m’amuser à écouter parler les Boys parce qu’ils… s’amusent eux-mêmes ? Et que ça me donne comme une permission ?