Je n’en revenais pas.
Hier, un peu avant dix-huit heures. À peine avais-je refermé la portière qu’une voix ferme, amplifiée par la radio de la voiture, m’interpellait:
« Québec, qu’as-tu fait de ton baptême ? »
J’ai sursauté: « Seigneur, c’est Vous? Vous, sorti tout droit des peurs de ma petite enfance?»
Un coup de klaxon venu de l’arrière m’a ramenée sur l’avenue McGill College.
Fiou. Ce n’était pas le Seigneur, mais seulement un cardinal, un sous-seigneur, un monseigneur. Marc Ouellet de Québec. Venu témoigner devant la Commission Bouchard-Taylor «qu’un renforcement de la foi catholique pourrait régler les tensions liées à l’immigration en rendant les Québécois plus tolérants envers les autres religions». Solution sans doute hautement inspirée. Tout de même, on aimerait bien entendre les souvenirs des juifs, des protestants et des amérindiens à propos de la tolérance des catholiques d’ici.
Armoiries du cardinal Ouellet
Il reste que vous avez posé une question, éminente Éminence. Quoique byzantine et sibylline, je lui ai peut-être trouvé une réponse.
« Québec, qu’as-tu fait de ton baptême ? »
Un juron, Votre cardinal. Un juron.
En fait, selon mon vieux Guide raisonné des jurons de Jean-Pierre Pichette (1980, avec une préface du père Benoît Lacroix, alors au Centre d’études des religions populaires), Baptême aurait été chez nous le plus utilisé de tous les jurons. (Peut-être s’tie l’a-t-il aujourd’hui détrôné ?) Commun à toutes les régions du Québec, Baptême a aussi été relevé chez les Franco-Américains et existait déjà en ancien français. Tellement fréquent qu’il a produit son verbe : baptêmer, c’est-à-dire jurer à tout propos et un nominatif, baptêmeux, synonyme de sacreur. Baptiser quelqu’un, c’est l’accabler de jurons.
Par crainte des feux de l’enfer autant que par humour, les prolifiques Québécois ont donné à Baptême, d’un village à l’autre, une foule de bébés : bacarnac, baccatème, baccatinse, bagatème, bagatinse, baguertac, barêche, barège, batache, batanvisse, batarnac, batêche, batège, batescouine, batinche, batinde, batinge, batinse, batoche, batome, batouche, battaclinse, blagatème, blacatinse, butem, siblème et tabatèche. Et même le discret b.
Mon papa, qui ne sacrait jamais, a tout de même laissé échapper, un jour de grande frustration, un seul et retentissant «Baptême!!!».
La maison en fut ébranlée. La maisonnée itou.



