Ils étaient quatre
Générale 2 novembre 2009 11:37Lorsque mon père parlait de ses “fréééres”, le mot seul suffisait à vous faire comprendre les liens du sang. Blood is thicker than water. C’était le clan, la mafia, les quatre frères Blanchette. Ils devaient faire peur à l’école quand l’un d’entre eux disait “Attends que mes fréééres te pognent”. Une part d’Irlande, l’autre de Gaspésie, ça suffisait à en faire des hommes solides et trapus, bâtis pour la grosse ouvrage et les batailles qui se règlent à coups de poings quand la “menteuse” ne suffisait plus.
Mes oncles sont toujours venus par trois. Je ne les ai pratiquement pas connus séparément. Peu importe les occasions, le mot fraternité n’a jamais eu autant de valeur à mes yeux qu’en les regardant. De toutes les images qui ont accompagné le décès de mon père, celle de ses trois frères et de son père entourant son cercueil ne me sortira jamais de la tête. Ils étaient là, à lui faire des adieux muets, aimants, respectueux. Leur aîné venait de les quitter et ils témoignaient dans toute leur attitude un peu rigide, coincés dans leurs complets, d’une enfance rieuse, d’une adolescence pleine de coups pendables, des passages à la vie adulte, et de tout ce sang versé dont leur fraternité était tatouée.
Car, chez les Blanchette, la chasse est une institution, un rite initiatique. Depuis qu’ils avaient l’âge de tirer à la carabine à plombs, les quatre frères n’ont jamais raté une seule saison de chasse avec leur père. Petite, je les entendais bardasser, chaque fin de semaine de novembre, vers 5h du matin, la maison de campagne embaûmant le café et les bines au lard de mon grand-père Alban. J’aimais les écouter se préparer pour la chasse, renifler ce monde d’hommes, de barbe drue et d’odeurs terreuses auquel je n’avais pas accès. J’aimais les voir rentrer affamés vers 11h, puant la sueur et le sang, joyeux ou déprimés, porteurs du mystère de la forêt et d’une charge qui incombe aux hommes depuis que l’humanité existe: tuer pour manger.
Mon grand-père les a suivis à la chasse même avec une canne et le dentier “slaque”. Mon père était de la dernière chasse aussi, sans savoir que c’était la dernière. Mon oncle Pierrôt, a tenu à accompagner ses “frééééres” il y a dix jours, à l’orignal, chez lui en Gaspésie. Au bout de ses forces, au bout du cancer, il a remercié ses frères plusieurs fois pour cette dernière virée même s’il n’avait plus la force de tenir une carabine ou de conduire son quatre roues, ni même d’aller “aux sels” (vérifier les cubes de sels destinés au gibier). Chez les Blanchette, si tu n’es pas à la chasse, c’est que tu as passé l’arme à gauche.
Aujourd’hui, fête des morts, lendemain de la Toussaint, je m’en vais assister aux funérailles d’un oncle, mais aussi dire adieu au “frééére” de mon père. Et serrer très fort les deux seuls qui restent. Je les sais orphelins.
Au père Lachaise, quelques minutes avant d’apprendre la mort de mon oncle.



ymarcoux a écrit :
2 novembre 2009 à 12:30
Désolé pour votre oncle et je compatis avec votre peine. Moi, je n’ai plus ni oncles, ni tantes. Ni d’un côté, ni de l’autre. Il ne me reste plus que ceux et celles de ma femme. Mais je comprends leur importance dans la vie, surtout lorsque nous sommes plus jeunes. Comme dans les sociétés dite “archaiques”, ils prennent souvent la place des parents. On les aime et ils nous aiment souvent plus inconditionnellement. Quand mes parents sont décédés, leurs filleuls et filleules nous ont exprimé leur reconnaissance et attachement. Au point, où j’en fus surpris.
Je n’ai jamais senti par contre le genre de sentiments “fraternels” indéfectibles que vous décrivez. Les sentiments des frères et soeurs de mon père et de ma mère étaient plus ambivalents. On se disait “tricotés serrés”, mais il y avait quand même des mailles dans le tricot familial élargi, des chicanes non résolues et de la rancune larvée parfois. La vie citadine est peut-être moins propice à l’esprit de collectivité.
Pour ce qui est de la chasse, vous savez que je prends pour les animaux et suis contre les chasseurs.
David Bérubé a écrit :
2 novembre 2009 à 12:38
Josée, je suis en pensée avec vous bien fort, parce que je vous aime gros….Je suis gauche pour les mots réconfortants, mais la sollicitude coeur sur la main, ça je sais faire.
Merci pour le texte également..Vraiment. Que la paix vous accompagne aux funérailles.
David..
Denis T. a écrit :
2 novembre 2009 à 1:24
Bonne funérailles. Que la chaleur de la famille vous réconforte tous.
ymarcoux a écrit :
2 novembre 2009 à 2:03
Permettez-moi un petit aparté, Josée. Je viens juste de remarquer que votre “Blogroll” renvoit à la page web signée Chantal Hébert. J’aime beaucoup cette journaliste. Ces analyses sont toujours fouillées et elle semble ne souscrire, a priori, à aucune idéologie particulière. Elle est très aimée du monde anglophone. On la voit souvent en entrevue à CBC World et elle écrit régulièrement dans le Toronto Star. Une bonne journaliste dont les opinions sont toujours largement étayées par les faits.
Allard Rachel a écrit :
2 novembre 2009 à 2:41
Un endroit magique le Père Lachaise, êtes-vous aller faire vos trois voeux sur la tombe d’Alan Kardec? sympathie pour votre oncle!
Lalouve a écrit :
3 novembre 2009 à 6:28
Ils étaient quatre, devinrent trois et ils sont deux à présent. C’est ce que dit le monde terrestre.
La beauté des souvenirs savamment partagés, c’est un pied de nez non pas à la tristesse mais à la déchirure.
C’est fou à dire, il y a des disparitions plus inommables. Que le regretté absent soit mort ou vivant d’ailleurs.
Pierrôt lui, vit certainement encore dans la lumière des mots et la rétine de ses proches.
Douces pensées Josée…
Aline H. a écrit :
3 novembre 2009 à 6:30
Allan Kardec, de son vrai nom Léon Rivail, charlatan du 19e siècle, a publié Le Livre des Esprits, écrit sous la dictée et publié, soi-disant sur l’ordre des Esprits supérieurs, avec l’aide d’une dizaine de médiums,(des femmes) qu’on appelait à l’époque des somnambules magnétiques, dont Mlle Baudin, Mlle Japhet en particulier, puis Mlle Alice C., Mme (H)Ermance Dufaux, Mlle Huet, Mme Costel. Il s’occupait de spiritisme, et n’avait aucune connaissance sur l’ésotérisme. Il endormait les somnambules médiums et recueillait leurs informations. Et qui récolte la gloire aujourd’hui encore, un homme, usurpateur du labeur des femmes.
http://clio.revues.org/index484.html
Jelly Beans a écrit :
4 novembre 2009 à 1:33
Chère Joblo,
J’aimerais savoir vous écrire,
pour partager votre chagrin,
mais ne sachant trop que dire,
devant un tel destin,
je préféré m’abstenir
assurée qu’autour, il y aura du soutien…
Mes sincères sympathies.
joblo a écrit :
4 novembre 2009 à 9:20
David: merci. c’est rentré tout droit dans le palpitant.
Denis: oui, chaleur, c’est le bon mot…
Rachel: non, pas fait 3 voeux, merci pour mon oncle.
Lalouve: Pierrot est parti rejoindre son petit garçon, mort à l’âge de 3 ans, la grande grande peine de toute une vie. Double peine pour nous. Devant la même pierre tombale, on souhaite que Dieu réunisse ceux qui s’aiment. merci à vous, comme toujours.
Jelly: cute… vous devriez réserver votre place au père Lachaise
merci!
Denis T. a écrit :
4 novembre 2009 à 11:44
Je relis votre billet et je le trouve rempli d’amour pour votre famille. Bien écrit. Juste, beau, simple, avec juste assez d’espace entre les mots pour que la peine ne vienne pas s’y coincer, de ses dommages collatéraux gâcher le portrait.
Bonne continuation dans le deuil.
Lalouve a écrit :
4 novembre 2009 à 6:03
Je l’ai dit déjà et le re-redis, c’est pas du cirage de godasses entre habitués. Mais Dieu que Denis a toujours la touche délicate et juste ramassée dans un mouchoir de poche pour dire pratiquement tout. Enfin ce qui vaut la peine d’être dit…